Base de données d'acteurs ruraux du développement durable en Europe


Naissance et évolution du concept


I. Naissance et évolution du concept

Le développement durable apparaît tout d’abord comme une notion politique qui provoque la controverse. Son émergence au début des années 1970 est comme on va le voir perçue comme une entrave à la croissance, dans le contexte économique exceptionnel des Trente Glorieuses faisant suite au traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, les années suivant la guerre sont marquées par une croissance unique dans l’histoire moderne, un chômage presque nul et l’essor rapide de la production et de la consommation de masse. Un contexte de prospérité économique quasi parfait, que viennent troubler pour la plus grande contrariété de beaucoup les questions d’environnement et de développement durable.

A. Vers l’éco-développement

Dès 1951, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) publie le premier rapport sur l’Etat de l’Environnement dans le Monde. Toutefois, ce rapport est peu pris en compte par les décideurs politiques occidentaux, attachés à relever leurs pays respectifs après les conséquences dramatiques de la guerre. Les années 1960 commencent cependant à faire émerger la prise de conscience des dangers de la croissance économique à tout va, tant du point de vue des conséquences environnementales directes (déchets, fumées d’usine, pollution de l’air et des cours d’eau) qu’à plus long terme (épuisement des ressources, surexploitation des systèmes naturels). Préoccupés par ces données, le Club de Rome – association privée internationale créée en 1968 et rassemblant quelques personnalités occupant des postes relativement importants dans leur pays et souhaitant que la recherche s’empare du problème du devenir de l’humanité – publie en 1971 le rapport The Limits to Growth. Traduit en français par le titre « Halte à la Croissance », ce document s’inquiète des répercussions de la croissance économique et démographique sur les ressources naturelles de la planète, et présente le développement économique comme incompatible avec la protection de la planète à long terme. En effet, grâce à des simulations informatiques, « Halte à la Croissance » démontre que la poursuite de la croissance économique entraînera au cours du XXIème siècle une chute brutale de la population à cause de la pollution, de l’appauvrissement considérable des sols cultivables, et de la raréfaction des ressources énergétiques. Le rapport, originellement rédigé par Meadows et son équipe du Massachusetts Institute of Technology, en conclut alors que développement et environnement doivent absolument être traités comme un seul et même problème, pour une société stable à long terme.

Toutefois, la conciliation du développement et de l’environnement est perçue par la majorité des décideurs politiques comme une confrontation mettant en péril leurs objectifs de croissance économique. C’est dans ce contexte que se tient en juin 1972 à Stockholm la première conférence des Nations Unies sur l’homme et son environnement. Intitulée « Une seule Terre », cette conférence voit l’affrontement de plusieurs pays ou blocs de pays autour du concept d’éco-développement 5, soit les interactions entre écologie et économie. En effet, les Etats-Unis y sont notamment montrés du doigt pour leur utilisation massive de défoliants 6, provoquant un « écocide » dont on observe encore aujourd’hui les conséquences. Par ailleurs, mis à part l’opposition Est-Ouest dans un contexte international de Guerre Froide, on observe également un clivage Nord-Sud qui perdure d’ailleurs aujourd’hui. Malgré ces tensions, la Conférence de Stockholm débouche sur la création du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), qui complète le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).
À cette conférence fait néanmoins suite une période de stagnation politique, fort heureusement palliée par les nombreuses actions des associations de protection de l’environnement. Au slogan « Une seule Terre » répond alors l’appel des ONG pour « Un seul peuple ». Ainsi, les années 1980 permettent au grand public de découvrir l’état de dégradation de la planète, par le biais de phénomènes tels que le trou dans la couche d’ozone, les pluies acides, la désertification, ou encore la déforestation. La société civile prend alors conscience de l’urgence de mettre en œuvre une solidarité planétaire.

B. L’émergence du développement durable

L’éco-développement devient développement durable en 1980, lorsque cette expression est employée pour la première fois dans un rapport de l’UICN intitulé La stratégie mondiale pour la conservation. Toutefois, le terme passe inaperçu jusqu’à sa réutilisation dans le rapport de Mme Gro Harlem Brundtland, alors Premier ministre de Norvège et présidente de la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement, créée par l’ONU en 1983. Après cinq ans de travail, la CMED publie un document intitulé Notre Avenir à Tous, plus connu sous le nom de Rapport Brundtland. Dans ce rapport, les questions d’environnement et de développement sont envisagées ensemble, afin de parvenir à un développement durable constituant une solution unique à un problème unique, parce que traité globalement. Il s’agit en fait d’entrer dans une nouvelle ère de croissance qui permettrait « Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » 7. Cette définition est celle qui ancrera le développement durable dans les mémoires jusqu’à aujourd’hui.

Par ailleurs, le Rapport Brundtland est suivi cinq ans plus tard de la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement (CNUED), qui se tient du 3 au 14 juin 1992 à Rio de Janeiro. Également appelé Sommet de la Terre, cet évènement voit la consécration de la notion de développement durable par 172 Etats et déclenche sa médiatisation à destination du grand public. Au terme de dix jours de discussion entre chefs d’Etat et de gouvernement, plusieurs textes majeurs sont adoptés. La Déclaration de Rio, tout d’abord, qui reprend en préambule celle de Stockholm, et entend lui donner de nouveaux prolongements. Cette Déclaration se base en grande partie sur le Rapport Brundtland, mais modifie considérablement la définition du développement durable. En effet, alors que le Rapport Brundtland était prioritairement axé sur la préservation de l’environnement et la consommation prudente des ressources naturelles, la Déclaration de Rio introduit le triptyque du développement durable (cf. ci-dessous). Un plan d’action, baptisé Agenda 21, est également adopté lors du Sommet de la Terre. Il recense plus d’une centaine d’actions pouvant aider à mettre en place les principes du développement durable. Bien que n’ayant aucune valeur contraignante, on verra que ce document sera largement utilisé par les Etats occidentaux par la suite, tant au niveau national que local. Enfin, deux conventions cadres sont signées à Rio : la Convention Cadre sur le Changement Climatique (qui sera complétée par le célèbre Protocole de Kyoto en 1997 8) et la Convention Cadre sur l’Erosion de la Diversité Biologique.

Avec le Sommet de la Terre, la communauté internationale se saisit enfin du développement durable, et elle ne lâchera plus ce sujet. Dix ans plus tard, du 26 août au 4 septembre 2002, se tient le Sommet mondial du développement durable à Johannesburg. Initialement organisé pour évaluer la mise en œuvre des objectifs fixés à Rio, ce sommet est malheureusement rattrapé par une actualité internationale difficile (crises financières et problèmes de sécurité en particulier) et n’atteindra donc pas ses objectifs. Toutefois, il a le mérite de réunir plus de 100 chefs d’Etats, 800 entreprises et de très nombreuses ONG. Il met ainsi en valeur les « initiatives de type II », à savoir les partenariats conclus entre gouvernements et acteurs privés pour appuyer la mise en place de l’Agenda 21.

Si beaucoup reste à faire, le concept de développement durable est néanmoins fermement ancré sur les scènes internationale, européenne, nationales, régionales et locales. Son importance est désormais incontestable, même si sa définition exacte pose toujours problème, entraînant parfois des difficultés de compréhension. Ceci est toutefois largement entendu par la communauté internationale, à l’image de l’UNESCO qui a lancé la Décennie des Nations Unies pour l’Education en vue du Développement Durable (2005-2014).

5 Ce concept sera notamment développé par la suite par le français Ignacy Sachs.

6 Rappelons que nous sommes en pleine guerre du Vietnam.

7 Rapport Brundtland, Chapitre 2 « Vers un développement soutenable », 1987.

8 Signé en 1997, le Protocole de Kyoto n’est entré en vigueur qu’en 2005. On connaît par ailleurs toutes les difficultés de ce texte à s’imposer, notamment à cause de l’embarras causé par la position des Etats-Unis d’Amérique à son sujet.



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